Le dernier combat de Jack Lang
| 19.01.12 | 17h47

A 72 ans, Jack Lang – l’ancien ministre de la culture – se bat comme jamais pour son ultime circonscription.AFP/FRED DUFOUR
Dans le TGV qui file vers Nancy, il feuillette Le Chemin de l’espérance, de Stéphane Hessel et Edgar Morin (Fayard, 2011). Puis passe à L’Elimination, de Rithy Panh et Christophe Bataille, sur le régime des Khmers rouges (Grasset, 2012). Morceaux littéraires choisis, comme autant de messages. Jack Lang, qui s’apprête à selancer à l’assaut de la 2e circonscription des Vosges, a le sens du détail, et celui du rebond…
L’ancien ministre de la culture, costume bleu et sac de voyage fashion noir, se rend pour la première fois à Saint-Dié, jeudi 12 janvier, sur ses nouvelles terres d’élection. Le candidat, en professionnel éprouvé du suffrage universel, a déjà tout préparé. ”Je ne me sens pas comme un parachuté, assure-t-il. Je suis ici chez moi.”
“Un retour aux sources de ma vie” : voici comment le natif de Mirecourt, ville de luthiers à quelques encablures de Saint-Dié, qui officia longtemps comme professeur de droit à Nancy, présente, lyrique, son arrivée sur le front de l’Est, après avoir été l’élu de Loir-et-Cher puis du Pas-de-Calais. Commentaire de Philippe Martin, député PS du Gers : “Vous l’avez aimé à Blois, adoré à Boulogne-sur-Mer ? Retrouvez-le à Saint-Dié ! Il y a les troupes théâtrales, il y a le Tour de France et puis il y a Jack Lang”, ironise ce camarade. Il reste impressionné par la façon dont l’ancien ministre de l’éducation enchaîne ”des déclarations enflammées où il se dit l’enfant du pays, tout comme il a défendu avec ferveur le maquereau de Boulogne. C’est un artiste, qui fait des tournées à travers la France”.
Le rideau aurait pourtant pu tomber, cette fois. Après avoir abandonné le Pas-de-Calais, pour cause de redécoupage électoral, mais surtout de peur de se voirégratigner par le vote des militants locaux, “l’artiste” risquait de se voir privé de scène. Plusieurs théâtres d’opération avaient bien été envisagés : Haute-Garonne, Gironde, Somme… Son errance législative n’en finissait plus, nourrissant un long feuilleton chez des camarades exaspérés de le voir, à 72 ans, bénéficier encore d’une telle indulgence de la part de la direction du parti. Martine Aubry, pressée d’enfinir, lui avait même proposé la circonscription de Soissons, dans l’Aisne. Un siège au Palais-Bourbon offert sur un plateau. Mais il n’en voulait pas.
“Je ne peux pas être propulsé administrativement”, proteste Jack Lang, qui désiraitêtre demandé, plébiscité, acclamé. Cela tombe bien. Les socialistes de Saint-Dié se cherchaient un champion. “Quelques jours avant Noël, on s’est aperçu avec effroi qu’on n’avait pas de candidat”, raconte sans rire Christian Pierret, maire de la ville et ancien député. Un vote militant est organisé sur-le-champ, samedi 7 janvier. Et Jack Lang est désigné à l’unanimité, moins trois abstentions. “C’est pas la Corée du Nord, mais c’est bien tenu”, plaisante, pas peu fier, Christian Pierret, installé dans le rôle de poisson pilote d’une opération qui se révèle, pense-t-il, tout bénéfice pour lui.
Tout sauf une erreur de casting, donc. A en croire le baron vosgien, l’image très “gauche caviar” de Jack Lang, dans cette circonscription ouvrière et sinistrée, ne constituerait pas un handicap : “Son image parisienne, on n’est pas contre, raconte Christian Pierret. Cela veut dire qu’il est connu, qu’il a du pouvoir, de l’entregent.”La politique à l’ancienne, en somme. Lovely Chrétien, première adjointe au maire, qui pourrait être sa suppléante, confirme : “On va beaucoup le solliciter pour nousaider, faciliter nos dossiers, nous obtenir des subventions. Tout ce que les Vosgiens attendent.”
Voilà donc Jack Lang à nouveau en piste dans la ville dont Jules Ferry fut, en son temps, le député. Déjeuner avec les élus pour réviser les spécialités locales – soupe au lard et pâté lorrain – et évoquer ses souvenirs de ski au col de la Schlucht. Visite de la cathédrale et de ses vitraux, afin de ne pas oublier que Jack Lang débloqua pour leur rénovation, en 1984, une subvention de 6 millions de francs. “De là, on partait à Saint-Jacques-de-Compostelle”, raconte Christian Pierret. Saint Jack, lui, se limite à une promenade sur l’avenue Thiers, pas mécontent de s’adonner à l’un de ses exercices favoris : l’exposition de sa personne. “Il n’y a pas 36 solutions, estime-t-il. Ma méthode n’est pas nouvelle. J’ai besoin de rencontrer les gens.”
Partout, les passants demandent des photos et des autographes. Samuel, 27 ans :“Mes héros, en politique, sont Martin Luther King, Mandela et Gandhi. Jack Lang les représente”, s’enflamme ce jeune chômeur. “C’est la Fête de la musique”,plaisante un badaud alors que l’ex-ministre de la culture passe devant un Rom qui joue de l’accordéon. Mais, chose rare en politique, pas le moindre commentaire désobligeant. “Il n’est pas vieux, finalement”, juge Geneviève, 80 ans, tandis qu’Hannael, militante socialiste de 16 ans, le trouve “beau mec”.
Comme le montrent ses stupéfiantes cotes de popularité, qui le classent toujours parmi les personnalités politiques les plus appréciées du pays, l’opinion aime Jack Lang, lequel le lui rend bien. “C’est un rapport qui n’est pas politique au sens habituel, assure l’intéressé. Un rapport d’affection, de connivence, de sympathie réciproque.”
“C’est un marqueur pour les jeunes gens. Il reste l’idée que c’est lui qui a créé la Fête de la musique. Il a toujours donné l’impression d’être ouvert aux mouvements culturels de la jeunesse, diagnostique Jean-Marc Lech, patron de l’Institut Ipsos.Les gens savent qu’il est aimé des artistes et qu’il les aime bien et, par projection, l’associent à ceux-ci.” Une sorte de vedette du rock au pays de Solférino, donc.“C’est la dernière star de la politique”, confirme le député PS Jean-Christophe Cambadélis.
“Il est très soigné quand il est photographié, observe Jean-Marc Lech. Il ne donne pas l’impression de vieillir, comme s’il était sans âge.” Tout un travail pour Jack Lang, qui s’astreint, chaque matin, à une heure de fitness dans les salles de sport de grands hôtels parisiens. Aux yeux de ses camarades, il n’a pourtant plus le même lustre.
Lui, s’affirme toujours “admiré et jalousé” : “Il y a beaucoup de ministres qui n’ont rien fait, pas laissé la moindre trace”, explique-t-il, évoquant entre autres la Fête de la musique, le prix unique du livre ou la Techno parade. Mais ses collègues socialistes n’ont guère apprécié ses derniers tubes. Ainsi quand il a voté, seul au PS, la réforme constitutionnelle proposée par Nicolas Sarkozy ou encore la loi Hadopi. “J’assume, je persiste et je signe, dit Jack Lang. On ne peut voter contre soi-même, contre ses convictions.”
Et de nier toute sarkophilie : “Je n’ai aucune proximité avec Nicolas Sarkozy. Je ne le tutoie pas, à la différence de nombreux socialistes. Il m’a plusieurs fois proposé d’être au gouvernement, je ne l’ai pas envisagé une seule seconde”, jure celui qui a tout de même accepté deux missions d’information, pour le compte du président, à Cuba et en Corée du Nord.
Ces dernières années, Jack Lang n’a quasiment pas mis les pieds au groupe socialiste. Dans ses rangs, il exaspère, tant par ses positions que par son légendaire manque d’assiduité sur le terrain. “On ne peut pas dire qu’il ait planté sa tente à Boulogne”, concède Serge Janquin, député du Pas-de-Calais. Mais les états de service du dernier des éléphants mitterrandiens encore en activité lui vaudraient presque absolution.
“Il fait partie de ces personnalités qui dépassent le groupe parlementaire, pardonne François Lamy, député de l’Essonne et lieutenant de Martine Aubry. C’est une histoire. Il reste quand même une icône des combats de la gauche.” Philippe Martin acquiesce : “Jack, c’est une sorte d’institution, ce qui fait qu’il a droit à un traitement toujours différent de ceux qui, pied à pied, se battent pour leur siège. Mais, en même temps, il bénéficie d’une sorte de mansuétude électorale, une récompense pour ce qu’il a fait dans sa carrière politique.”
Mais qu’est-ce qui fait durer Jack Lang ? Toujours placé, souvent gagnant, l’ancien ministre de François Mitterrand devine toujours d’où vient le vent : il avait voté Ségolène Royal à la primaire de 2006, opté pour Martine Aubry avant le congrès de Reims en 2008 et choisi en novembre 2011 François Hollande, quelques jours avant le vote. Et il n’est pas du genre à dire du mal. “J’aime beaucoup Martine Aubry, femme courageuse, de caractère, de culture et d’action, qui a une forme d’humanité rare”, flagorne-t-il, avant de trouver François Hollande “très intelligent et brillant. C’est un cerveau, une belle machine intellectuelle, doté d’un sens politique aigu et porté par une volonté”.
Même Nicolas Sarkozy a droit à une amabilité : “Il ne faut pas sous-estimer notre adversaire principal, qui a talent, courage et énergie.” Quant au paria politique de l’année, Dominique Strauss-Kahn, ami et voisin de la place des Vosges, “je suis encore plus ami avec lui, assure-t-il. Certains strauss-kahniens se sont éloignés. Moi c’est le contraire”. Et Jack Lang d’assumer son propos malheureux tenu au lendemain de l’affaire du Sofitel - ”Il n’y a pas mort d’homme” : “Ce que je voulaisdire par “mort d’homme”, c’était un assassinat. J’aurais dû dire : il n’y a pas crime de sang.”
Les attaques en piqué de ses amis socialistes sur cet écart de langage, ou sur sa quête d’une circonscription, constituent pour lui autant de preuves de vie politique.“Quand les gens engagent des polémiques contre vous, c’est la preuve que vous êtes vivant”, veut-il croire. Jack Lang – mais qui en doutait ? – continue le combat. D’autant que, à Saint-Dié, l’affaire, sur le plan électoral, n’est pas entendue. Le député UMP sortant, Gérard Cherpion, a gagné avec 55 % des voix en 2007. “Jack Lang choisit l’ascension par la face nord”, admire Christian Pierret. “C’est un bosseur. Il ne lâche rien”, témoigne un membre de son équipe.
Le show continue. Outre cette campagne vosgienne, Jack Lang représentera le candidat Hollande à l’international, prochainement en Tunisie et en Inde. Il prépare depuis trois ans un livre sur Michel-Ange, qui sortira peut-être en septembre. Et persiste à “demander des excuses” à Arnaud Montebourg, qui avait exigé de Martine Aubry sa mise à la retraite anticipée pour raisons d’âge.
“Cette histoire d’âge, ça veut dire quoi ? Quel âge avait Clemenceau quand il a gagné la bataille contre l’Allemagne ? Et Churchill ?”, s’emporte-t-il, tapant avec force du poing sur la table de ce café de la place des Vosges où il a ses habitudes.“Je ne sais même pas l’âge que j’ai. Ça ne m’intéresse pas. Je suis actif, combatif. Je me bagarrerai jusqu’à mon dernier souffle. Je n’ai pas l’intention de renoncer.”Plutôt celle, comme tout artiste politique qui se respecte, de mourir sur scène.
David Revault d’Allonnes
MI COMENTARIO:
Uno de los Ministros de Cultura más influyentes de todos los tiempos, acordándonos del mítico André Malraux, además escritor. Ya no quedan Ministros de Cultura de esta clase, ahora que parece que la cultura debe de ser mercantilizada de manera obscena.

